Lettre à un Etre

Les mots sont toujours les mêmes. Pour marquer la souffrance il n’y a pas assez de place sur une page. Alors je prends ma plume. Et je la mords si fort que les dents crissent, si fort que les mains, les doigts, les phalanges, se raidissent, blanchissent. Les mots ça ne raconte pas tout, ça ne peut pas tout dire. Et les larmes aussi, en fait aucune utilité les larmes, juste pour jaunir le papier, pour le vieillir, pour en faire de vieux artefacts. Pourtant quand on souffre, elles sont là, elles sont compagnes attractives, délicates, douces, salées, un goût présent sur la langue. Et de plus, quand tu pleures vraiment beaucoup, ça calme la soif, un mouchoir qu’on essore, et hop, dans un verre, et c’est repartit.

C’est quoi ma souffrance vous posez vous comme question ? Oh, une souffrance quotidienne, utile même, justifiée aussi. Je travaille dans un hôpital, service pédiatrie, pavillon des graves et longues pathologies. Voilà, vous commencez à comprendre…

Je suis docteur, médecin, pathologiste, soignant, et je finis pleurant, pleureur, et toujours seul. Dans mon service c’est l’hécatombe, sur une dizaine d’enfants, bien un mort, un décès, un abandon, un départ, par jour, par vingt quatre heures. La mort ; terrible, quand elle emmène l’innocence loin de nous, c’est brut, c’est fort, c’est … indicible quelque part, une part de nous qui part aussi à chaque fois, jamais de réconfort après. Car pour nous cela ne s’arrête pas là. Les parents, c’est notre charge aussi, notre poids, notre devoir, un instant dévorant, qui crispe les tripes à un point. Oui ces pauvres et éplorés parents à qui l’on doit annoncer la mort, ou la fin proche.

Alors le soir, j’écris. Des poèmes, des mots sans suite, qui riment, qui triment, qui « criment », qui griment. Mes textes ne prêtent pas à rire, ils ne prêtent à rien, ni à personne. J’aimerai me calmer enfin, trouver l’instant qui rime, et devenir enfin Thomas le rimeur, au lieu de Tom le pleureur.

« Des ombres cathodiques sur la peau
Blanche de trop
Des bleus, cathéters intenses plantés là
Des masques blancs sales tombés ici où là
Une chambre, à l’écart de la vie,
Et là un enfant, un petit d’homme, et pourtant
Ici plus qu’un homme : un souffrant. »

Ils sont plus que moi, ces enfants, ils sont plus que nous, plus que la vie elle-même. Des rires si forts encore, qu’ils n’en sont que plus beaux, peuplés de fleurs à chaque voix, peuplés de larmes aussi. Alliance de vie, alliance de mort, ici aussi siège la connaissance, le savoir, l’instantané.

Ainsi Florian, six ans, phase terminale d’une saloperie de cancer des os. Les derniers instants, nous sortant de la chambre, retenant les larmes, pas le droit de pleurer, pas encore, il faut pas. Les parents nous regardent, c’est l’instant. « Allez y…vite, plus vite… »Ai-je l’audace de dire me laissant un peu aller. Les regards sont au-delà de tout dans ces moments là, on accroche à peine les yeux, trop brefs, toujours baissés, toujours emmêlés de larmes.
Florian est souriant, sourire de soulagement, sourire de tristesse aussi, mais pas autant que cela finalement. Six ans, six années de souffrance, et enfin ça va s’arrêter. Et les derniers mots de Florian à son père : « pleure pas, stp, tu sais que j’ai été heureux avec vous. Mais tu vois, faut que je parte, vaut mieux que ça s’arrête comme ça. »
Et les regards qui se figent, les cœurs et les corps aussi. Comment on peut, comment à six ans tant de clairvoyance, de sagesse, de recul, de sincérité aussi. Le sens de la vie, c’est dans le sens de la mort, c’est ici et maintenant que je comprends, que c’est en acceptant simplement la réalité des événements que l’on se définit homme, et que l’on soit bien portant ou souffrant, un homme doit accepter. Des mots pour le dire ? Non, rien que du vent, le vent de nos larmes, parce que nous on oublie vite cet instant, on ne veut pas s’en souvenir. Il a trop de poids, trop massif sur le cœur, que cela écrase trop. Alors la mémoire s’oblitère, se cache, s’ignore, se refuse. Pourtant, il y a des restes, dans le cœur de ces parents, tout est changé, c’est définitif, irrémédiable. Et dans mes yeux, dans ma peau,, dans mon âme, un peu plus chaque jour, ces torrents de larmes creusent des canyons dans des régions désertes à jamais de mon esprit. Ça me bouffe, ça me casse, ça me détruit, et pourtant, j’y retourne chaque jour, chaque semaine, chaque moi, se succèdent, et je suis encore là, toujours plus que moi, et tellement moins aussi, chaque instant de telle densité est un cadeau qu’on ne peut pas refuser, même si ces cadeaux là personne n’en voudrait consciemment. On change, en mal, en bien ? je ne sais, mais c’est inestimable de se retrouver dans un endroit de soi, où la transformation est si rude, si forte, que l’on ne sait pas, que l’on ne sait plus, combien de temps encore tenir.
C’est la vie. C’est ma vie.

Patrick Duquoc (pant) 2003.