Carl Jusek, Sara H, Anatoly Tchervenko
Les mains trop petites
« Mais tu as les mains trop petites pour soupeser cette chair qui regorge de lait. Ta bouche est bien trop carnivore pour caresser le moindre blanc parce que ça t’étouffe mais c’est toi rien que toi et tu ne veux pas regarder dans ce trou lacté parce que ça fait trop mal » Sara H
Trop petites ces mains oui parce que non ce n’est plus vrai l’épaisseur de tout ce sang comme des gants quelque chose de trop que laver ne suffit plus. Trop petites pour prendre en elles le poids de la chair sans faux semblant si quelqu’un y arrive ce n’est plus seulement une question de chair ni de seins mais bien plutôt de mémoire et de trou.
Parce que sombrer c’est se mentir dans la vie comme s’enfuir ou s’enfouir et que seule la longueur des dents et leur acier permet encore le mélange des liquides dans la mastication de la chair hors carnivore or à se mêler au blanc du silence. N’oublie pas que si Anatoly tend encore ses cordes il ne les écoute plus n’oublie pas que toi même Sara c’est au loin de nos chairs que tu délites et non que tu délires quelquefois tout se mélange en toi et ne laisse rien à relire je t’en prie.
Je rebois comme la vie qui reboise dans la vie de l’eau vers elle même bien teintée de sang du sang celui de la petite fille au drap de lin rougie car Anatoly lui l’a revue et s’en est presque aperçu sa robe c’est le reste d’une literie d’hier et ce sang est aussi son triste héritage comme dans la vie nous ôte la crise d’otage comme dans les mots les actions tremblent comme des prises d’orage à rebours.
Et j’ai froid de cet alcool qui étouffe sans être une caresse à moindre blanc comme à moindre bruit le respir ici l’unique ennemi mais c’est toi encore en toi qui veut me le montrer ce sein regarde aussi comme ici tout se salit au regard. Et dans les brises menus comme dans la vie des murs qu’on repeint de rouge c’est trop de fin de chair. Ôte ici la crise comme orage. Je ne sais pas mettre de lait dans le sang mêler le blanc et le pourpre. Je ne sais pas respirer ailleurs qu’en toi même si je ne vois rien ni personne et même plus moi. Pourquoi le voudrais je avec toi ?
Carl Jusek
J’ai fait un voyage au long pays de brume, seul au matin les couleurs de la fortune, aux gris de graisses cuites à coté des cuisines et le chant des oiseaux joyeux au matin. J’ai fait un voyage sans mon violon. Dans les bras de ma mère comme dans le silence, les chemins de terre à la calme confiance. C’est ici notre Mère. ——————-Anatoly Tchervenko
–
De Marissa à Carl,
Je crois que j’ai lu dix fois au moins ton message à Sara.
Tes mains sont trop petites, dit-elle… dis-tu… Mais nos mains à tous sont trop petites, Carl ! Bien trop petites pour tenir, contenir le souffle de toutes les filles de sang et retenir tous les êtres dérivant.
La mémoire te fait défaut parfois. La mémoire de ceux qui ont trop vécu fait parfois défaut… Surtout s’ils ont commencé par se taire. Ils oublient les métamorphoses, les sources. Ou ils oublient de dire, ce qui revient au même. Toi, tu ne sais plus cette envie de mesurer la force, celle qu’on ne voit pas et qui porte vers l’autre. Tu vas vers l’autre, vers son absence et c’est inconscient.
L’usure du temps efface nos mémoires. Nous avons parfois besoin de l’oubli. Nos corps, nos âmes ont besoin de l’oubli. Juste pour que chaque aube soit virginale. Juste pour que chaque matin naisse un chant.
Des siècles de baillons, des siècles de silences et parfois de réclusion… C’est notre histoire, celle des femmes.
Et pourtant, elles avaient déjà cette envie irrépressible de donner naissance à la chair, aux désirs, aux mots. Ecrire comme hors de soi ou delà de soi. On mêle l’encre au lait, au sang, parce que tout vient du corps et y retourne. Même la parole. Surtout la parole.
Carl, tu ne peux savoir tout ce qui naît de nous, femmes. Même la mort, entends-tu ? Même la mort naît de nous. Elle est présente déjà dans le souffle fragile du petit qui nous vient.
Je ne sais pas si tu me liras, Carl. Je ne sais pas si Sara entend ce que tu veux lui dire. Je ne sais pas si Anatoly pense à toi dans son errance, dans son retour à l’embrassement premier. Non que je sois insensible au monde… mais trop d’imperceptible m’inquiète.
Le chant se perd et les mots ne laissent pas de traces si on ne les écrit pas. Comme les tiennes, mes mains sont trop petites.
Toi, ta mémoire est trouée… La vie tranche. Elle a toujours tranché. C’est pourquoi je voudrais naître, chaque matin, neuve, vierge, non attachée… Juste pour ne pas lui permettre de trancher. Juste pour en rester le maître. Juste pour décider.
C’est pourquoi je ne sais rien. Sauf ceci : il ne faut pas enchaîner nos passions ni en dépendre. Il nous reste un espace étroit où marcher en tâtonnant. Il reste cet espace coupant comme un couteau où nous devons marcher en aveugle, un pas glissé après l’autre… Il nous reste l’immensité du chant qui nous étourdit et la lumière pour nous ébrouer.
A toi que je ne connais pas.
Marissa
Original ici
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Des violons
Il est encore venu mettre ses pas au fond du silence accompagner
la danse
regardez mieux le ciel s’affranchir des rumeurs comme des humeurs
peut être finir en transe
Elle est encore aimée elle ne sait pas qu’au fond de la science se torturer
tue la cadence
pour encore suivre l’étape de la chair en principal elle ne laissera aucune issue
le sexe n’est qu’un hommage à la chair si l’amour est un nom mage contre la perte
J’ai tenu des violons sur Vérone sur Prague et j’ai balancé des crédences dans la Volga
mais ce n’est plus un jeu c’est le vent qui pousse le temps vers la tempête
orage sur le fleuve avant le grand incendie
tu parlais d’une petite fille à la robe de sang tu en parlais mais je la connais
elle est gravée sur mes mains qui glissent sur les cordes
un document aux réfugiés qui continuent le chemin sans le connaître et sans le voir
oui tant que le vent qui nous pousse est dans nos têtes il n’y a plus de place pour la raison
J’ai tenu des violons en pure perte mes mains étaient trop contractées pour en jouer
voilà tu le sais Carl mon jeu n’est qu’une parade à la fragilité qu’une parade à la mauvaiseté
du monde et de l’homme son chien
Anatoly Tchervenko
—–
Il est venu en fragile équilibre, son violon sous le bras…
Il te cherchait, Carl. Toi, tu t’égarais dans la pensée de cette femme qui se torture sans cesse, qui se tord les mains et les veines et se débat. Qui ne sait pas qu’elle se noie peu à peu. Qui ne sait qu’elle est aimée malgré sa folie. Ou à cause de sa folie, je ne sais pas.
Je n’ai pas pu soutenir le bleu de son regard, Carl. Je n’ai pas pu soutenir le gouffre de ton regard. Il y a dans vos regards des vertiges que mes mots ne peuvent pas exprimer.
Anatoly n’a pas pu jouer. Ses mains, disait-il, ses mains trop contractées l’en empêchaient.
Mais Anatoly ne voulait pas jouer, les fibres de son cœur trop tendues avaient cédé. Son cœur trop grand où sévissaient des tempêtes malgré lui, son cœur était blessé. Son cœur trop large où tous se donnaient rendez-vous pour se réchauffer, pour s’épancher, puis repartaient sans le regarder, son cœur était accablé.
Anatoly n’a pas pu jouer. En creux, la petite à la robe rougie, en creux les longues processions d’hommes, essaims d’exilés rythmés de pas, de souffles, de désespérances… Il aurait voulu nous parler de musique, de poésie, mais les mots se brisaient sur ses lèvres. Les mots se vidaient du lent amour qu’il attendait et que le monde lui refusait.
Ses mains, Carl, les mains d’Anatoly se désespéraient. Le violon inutile sous son aisselle semblait déplacé.
Maintenant, j’aimerais une danse d’ivresse avec ou sans musique, une danse telle une transe extatique même mortelle… J’aimerais aller vers la mer ou le désert… dans la nudité, la grande solitude, la vraie, la belle, celle qui ne ride pas le coeur…
On ne sait rien, Carl. On ne sait pas pourquoi on vit, on aime, on souffre, on meurt.
Si le violon d’Anatoly se tait, que nous restera-t-il ? Que te restera-t-il, Carl ?
A toi,
Marissa/Marjas
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Un frêle glaive d’herbe sèche est venu lui picorer la plante des pieds.Un rayon du violon s’est posé délicatement sur la veine du silence et l’a fait frémir dans le petit matin frileux. Doucement elle l’entend battre comme une promesse de lumière.
La femme au regard bleu est fébrile, elle voudrait fuir mais le rayon la retient, juste un rayon de tendresse sur la veine de l’horreur tue, une plume caresse qui apaise un peu. Cette femme sait qu’elle se noie mais elle ne veut surtout pas faire souffrir et surtout pas toi Carl. Ne t’attriste pas de ces feuilles qui tombent Carl, ni de toutes ces désespérances.
Le coeur balbutie d’émeraude et c’est grâce au violon d’Anatoly. La femme aime l’écouter chanter même si elle le nie c’est pas vrai..Et puis voilà touchée en plein coeur, les larmes coulent à cause de ta peine et puis aussi à cause du violon mais il vaut mieux laisser couler le chagrin n’est-ce pas ? Et toi Carl ne pleure pas, ne laisse pas le chagrin te briser, et toi Anatoly sache que le chant de ton violon ne fut jamais si beau.
Clémentine
les originaux ici
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A nos ventres las.
« À nos ventres las
comme des cancrelats rampants
bien à l’abri de la ruine
Comment se laver se raser m’araser quand dans le soleil on ne voit plus rien je sais c’est pas facile c’est un rêve presque débile comme l’étrange idée de monsieur Jack, l’homme à la prise radio qui brise le ton comme le rythme
À nos ventres las
comme des cancrelats rampants
bien à l’abri de la ruine »
De la merde Anatoly, de la merde, j’arrive pas à poser ces mots, je la revois là bas vois-tu, je la revois ainsi que les autres, et j’en ai marre de la chair, j’en ai marre de ces rêves qui effacent les oiseaux dans le ciel, j’en ai marre de cette chair qui naît et qui brûle sans cesse, ne me laissant même pas l’espoir du voile de cendres porté par le mauvais vent, j’en ai marre Anatoly, j’arrive pas à poser les maux.
Nitchevo, Carl, nitchevo, tu cherches trop, tu veux tout voir, tu veux trop voir, il n’y a plus d’images sur les trottoirs, plus de rêves dans l’isoloir, pas plus que dans un urinoir, tu vois dans ces urinoirs où l’on pisse dans le noir, voire même on l’y pisse si noir que le sang ne laisse plus de traces, tu vois camarade mon frère, tu vois ?
De la merde Anatoly, de la merde, j’arrive pas à oublier cette gamine, tu peux comprendre ça, tu veux comprendre ça ? Et veux-tu comprendre que ce sang sur mes mains me laisse plutôt en joie, en joie comme après un jeu subtil et jouissif, c’est comme une fin de siècle, comme une fin de siège, une ère de rapines s’ouvre, des visages, des figures, et tout se lave au sang, pour effacer le sentiment, ou le ressentiment, tout effacer. Lorsque qu’avec ma patrouille je suis tombé sur ces mecs qui au couteau s’amusaient avec cette femme et sa fille veux-tu comprendre, peux-tu comprendre que la vodka ne peut rien, qu’elle ne fait pas approcher les mots, qu’elle laisse au loin le coeur de la trame, que le poème s’éloigne au lieu de s’approcher, que le temps me refuse l’affranchissement de l’instant, veux-tu comprendre Anatoly ?
Nitchevo, Carl, nitchevo, tu cherches trop, tu veux tout écrire, même les salissures de l’Histoire, tu veux trop dire, tu veux trop lire, alors forcément les mots s’éloignent, tu fais peur, peur je le dis, peur je le sens, alors la vodka, même la mienne camarade frère, même la mienne, elle lave que le sang, elle lui donne du goût, celui de continuer à jouer du violon dans la nuit. Pendant que tu suspendais ces types, pendant que tu les attachais à cette poutre, pendants, dès demain, pendants dès le matin, mieux leur tirer une balle dans le ventre pour qu’ils n’oublient plus de souffrir, non qu’ils n’oublient plus, pendants et saignants, viscères au long des éléments, ou au long des évènements. Pendant ce temps il n’y avait que la danse, que mon violon qui te faisait tenir, que mon violon.
De la merde Anatoly, de la merde, j’arrive pas a serrer les poings, alors la mort de ces deux salauds ne me fait pas boire plus pour autant, autant le dire, autant l’écrire, autant que le vent laisse approcher mes mots, enfin, et que je puisse avoir quelques vers, quelques lettres, à envoyer à Sara, ma lointaine Sara fort heureusement.
« À nos ventres las
comme des cancrelats rampants
bien à l’abri de la ruine
Comment se laver se raser m’araser quand dans le soleil on ne voit plus rien je sais c’est pas facile c’est un rêve presque débile comme l’étrange idée de monsieur Jack, l’homme à la prise radio qui brise le ton comme le rythme
À nos ventres las
comme des cancrelats rampants
bien à l’abri de la ruine »
Carl Jusek
Fuis au fond des sources, fuir au fond des terres pour éviter la ville, pour éviter la ville et ses décombres, et ses morts innocents, fuir au fond des forets où je pourrai composer et comprendre, ou comprendre et composer, et laisser le violon jaillir comme l’aube… Anatoly Tchervenko
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je complète ce textes avec des écrits qui ont été inspirés d’icelui
les originaux ici sur accents poétiques
Ta lettre, Carl, ne m’est pas adressée, je le sais.
Mais pourtant j’y réponds car tu as réveillé la souffrance, les tourments de tout être sensible et sensé.
Nous sommes tous nés sur des ruines, des gravats d’une guerre ou d’une autre, d’un drame, d’un exil. Nous avons tous, en nous, des décors de cendres et de fumées, des bruits de destruction, des enfants nus courant sous les bombes, hurlant sous le napalm. Nous habitons tous un monde en deuil, deuil du bleu et du soleil insouciant, des éclats de rire et des courses folles. Nous habitons tous non loin des charognards.
Certains occultent les morts, la mort. Par raison d’harmonie, disent-ils… Ont-ils raison ?
D’autres semblent faire face. « Plus jamais ça ! » crient leurs banderoles, j’ai failli dire leurs banderilles parce que je n’y crois pas, Carl. !
Je ne crois pas à leur vœu de paix, de bonheur, d’amour pour tous les humains. Je crois que je n’y ai jamais cru. Plus jamais de guerres, de violences, d’infanticides, de viols, est-ce possible ?
Une poignée de terre ou de chaux sur les cadavres. Les arbres repousseront et Anatoly pourra jouer de son violon. Couvrir le bruit de la mitraille, étouffer les pleurs ancrés en nous. Etouffer les peurs d’un recommencement qui semble pourtant inéluctable.
Les artistes crient. Ils creusent la mémoire des hommes et portent un deuil infini. Le deuil de la petite fille à la robe bleue virant au rouge.
Les hommes sont ainsi faits, Carl. Ils sont violence. De la plus petite, la plus banale violence quotidienne jusqu’au génocide, jusqu’au drame. Ils regardent les longues processions de l’exode, compatissent aux visages las, aux pieds usés, aux ventres creux. Puis ils retournent à leurs jeux, à leurs petites guerres personnelles et mesquines. Et ce, jusqu’à l’irréparable.
« On ne peut pas changer le monde » est leur excuse. Et si on le pouvait pourtant ? Et si … Utopie ? Oui, je le pense, hélas !
Ecoute Carl, écoute la rouille sur le vieux monde. Ecoute le violon d’Anatoly qui enlève la poussière et chasse les larmes. Vois. Peut-être que le monde bouge, non loin, là-bas. Vois, on aère les chambres et les âmes, on ouvre les portes…
Non ! Je regrette Carl, je ne peux pas y croire, je n’y crois plus. Les hommes s’affairent dans leurs petites guerres, dans leurs petits conflits qui, bout à bout, mettront la terre à feu et à sang.
Dans tes yeux, dans les nôtres, une petite fille en robe de sang passe et repasse inlassablement.
Elle nous interroge « Pourquoi ? »
Peux-tu lui répondre, Carl ?
A toi que je ne connais pas,
Marissa/Marjas
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Les oiseaux.
Quelqu’un d’autre que moi, pour brasser les mots. « on peut pas sauver le monde » chacun de ses mots me frappent Anatoly. J’ai croisé cette enfant hier soir, le sang avait séché sur sa robe bleue, j’ai croisé cette enfant et ses yeux dans les miens, j’ai croisé cette enfant et sa main dans la mienne. Anatoly que faire ? Sara ? On patrouillait dans les décombres, on marchait nos bottes dans les cendres, on regardait plus, on fermait presque les yeux, les corps s’entassaient partout, femmes, hommes, enfants. Enfants, tu entends Anatoly ? Non justement les oiseaux sont partis, ils se cachent, ils se tassent au fond de leurs nids.
« on peut pas sauver le monde » alors gardons la nuit, et posons les lettres sur le papier, faire une lettre à Ded Moroz, une lettre avec des maux, une lettre à la mort. « on peut pas sauver le monde » Anatoly… Sara mon oiseau du Dniepr, seras tu mon oiseau s’il n’en reste plus ? Anatoly…je veux encore entendre ton violon s’il te plait, un violon sur les décombres de nos vies… « on peut pas changer le monde »
Carl Jusek
Jouer de ce violon plein de cendres, jouer avec les oiseaux sur la crête, jouer avec Sara comme avec toi Carl, jouer pour ne pas rêver, oui jouer, ne pas rêver pour ne pas aimer, oui jouer, ne pas aimer pour ne pas souffrir, oui jouer, et se perdre, encore
—————Anatoly Tchervenko—————-
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CONGÈRES
Je ne vais pas dormir cette nuit alors autant blanchir du papier au lieu de froisser noir mon oreiller. Il y a toujours du rimmel qui pleure sur les draps et mon papier suinte de silence. Si, lance tes chutes de lettres ! L’être, comme si tu ne pouvais pas aimer que je me taise ou que j’en dise trop. Ou pas assez, c’est du pareil au m’aimes. Tu veux ta brise et moi tu me brises glace pour des miroirs trépassés. Si lent ce murmure en moi, si lourd que tu te fracasses sur mon mur mur de lamentations, là où je crache l’humus sans digérer, toutes ces choses que tu me fais ingérer, avaler parce que je te bois au goulot, tu as oublié. Alors comment ne pas être lourde de toi, lourde de blanc. Tu as peur, peur des neiges entre les encres alors qu’entre tes cristaux d’ancre, il y a des tonnes de poudre qui explose. Tes mots tremblent, crépitent et m’amputent. Alors je hurle, je hurle à en faire frémir l’horizon jusqu’à l’érection, un horizon vertical qui se glisse entre mes cuisses, contre lequel je me plaque, que je lèche au collier pour qu’il me dise encore et en corps jusqu’à en vomir les six lances que tu n’es pas là entre ces barreaux. J’ai les paupières enflées d’étoiles liquides et des lunes en cernes, bleutées, comme les froidures qui flottent sur le grand fleuve, sous mes yeux. La fenêtre est grande ouverte et j’ai froid. Il y a des gerçures à la commissure de mes lèvres. Ca te laisse de marbre. Ca ferait un joli titre dans les journaux : « les amants cryogéniques ». Elle avec ses silences plein de mots et lui avec ses maux plein de silex. Parce que oui tu me jettes la pierre, comme si ça ne suffisait pas de me noyer. Cil comme signature. Ex pour départ. « Wiem że umrę cały * » Tu crois pas qu’il y a assez de cadavres ? Cas d’havre : moi et mes rêves. Je porte tes silences et je pèse trop sur ton corps-texte. Mais tu as les mains trop petites pour soupeser cette chair qui regorge de lait. Ta bouche est bien trop carnivore pour caresser le moindre blanc parce que ça t’étouffe mais c’est toi rien que toi et tu ne veux pas regarder dans ce trou lacté parce que ça fait trop mal. Alors je te porte et tu me flagelles. J’halète de spasmes parce qu’à force de te voir sans te voir tu ne me vois plus. Le blanc tourne, pour mes pourritures de chairs à venir. Venin déroute.
Sara H.
* polonais “je sais que je meurs toute entière”
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En Quarte
Et nous on marche, dans les ministères comme sur l’aube, et la Neva sur nos coeurs. On emprunte un chemin, on court, on ferme les poings, et l’on ferme aussi les yeux, Anatoly, Anatoly, et quand enfin on tombe, et que le sang jaillit, c’est ce feu froid sur la peau qui nous fais frêmir, et les paupières se rélèvent, inamicales, surtout quand le regard au près s’accomode, et que l’on voit ce sol sur lequel on marche, plein de sang, de chair, de cranes en pavés, et voilà comment se faire trahir par sa course éternelle, la mort sur les siens, sous ses pas, sous ce chemin que l’on emprunte et que nous ne pouvons hélàs pas redonner, nos chairs, nos chairs, Anatoly, nos chairs seront la pourriture qui fera les prochaines routes de notre bel avenir, de notre bel avenir.
—–Carl Jusek——
Les éclairs, et le vent sur tes lèvres, les éclairs, et le temps sur nos bouches, les éclairs et le sort qui nous touche. Et enfin l’ivresse un soir de tempête, vodka, vodka, et les éclairs sur le verre qui éclate dans la cheminée pleine de flammes rouges.—-
Anatoly Tchervendko—
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Billet troisième
J’étais oui j’étais comme un peu d’été cet hiver, le printemps sur les lèvres quand tu y déposais les tiennes, mais la mort, c’est comme l’automne, ca rouille les barbelés et les poèmes s’empalent comme autant de feuilles mortes. Le vent a déraciné nos corps noués, nous et? Rien, rien… il y a du vide qui a déteint. Dernière lessive et le hublot porte la crasse d’un amour sans lendemain. Lent, deux mains sur un tambour et des bulles de mousse boueuse, lent, deux mains détressées dans l’atrophie des petits matins, lent comme un battement qui se meurt, de salves en salves, le char en collier, comme pour se pendre, les chenilles à la chaîne, processionnaires.
Des bottes marchent sur les débris des mots. Tu souris mais moi je pleure, amertume des posthumes quand on presse l’acide des pépins. Il est des parapluies qui ne protègent pas des nuages nitriques.
Alors on marche côte à côte, comme deux courants d’air d’aimants amants qui repoussent satires, qui s’attirent pousses, tels des rejets de rosiers aux épines qui suintent la terre des morts.
On marche sur ses routes trouées à trop écarter leurs trottoirs sous les obus. Il y a des cratères, comme des cicatrices lunaires, des flaques et des vies déglinguées qui gisent là, démantibulées. Un bras une porte une chaussure une poupée, c’était quoi au juste le monde c’était toi au juste le monde. Dévastation infestation.
Il y a un horizon quelque part, dit-on, comme une croix dans le dos de l’invincible. La feuille traitresse dans le bain de sang, tout le monde la porte au coeur. J’ai mal comme envie de vomir quand ces embryons de douleur s’angoissent au fond du ventre. Un grain d’amour qui germera sur la gerbe de nos prénoms désenlacés.
Putain, la Malaimée, qui se réchauffe aux crépitements de la mitraille entre décombres et matelas en sueur. Putain, la Babylonienne, qui ne t’a jamais autant aimé que quand un autre jouissait à ta place, juste parce que tu le savais. Il n’y a que tes menottes qui ont violé mes entrailles. ´
Une clef est prisonnière des eaux glacées de la Neva maintenant, pour des limons de neiges éternelles, ensanglantées. Mains tenant mains, maintes fois, maintenant notre union. Et je te suis, te suis, suis, suie du khôl de ces nuits qui ne se lèvront pas. Comme le mot fin, ces trois lettres de l’infini qui s’arrache.
Sara H.
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Billet deuxième.
La beauté est ici très fraîche, et elle fleurit d’aise sur les décombres, les murs bas de décembre. Sur la bouche ça m’est égal, de vos bras si moignons que rigole la torture, que ricane le vainqueur, que s’écroule le vain coeur.
Si t’étais moche pauvre cruche, ça aurait pu vraiment passer, mais, même une triste putain se doit d’avoir des doigts lestes pour prendre en main l’objet du désir, ainsi que les billets qui l’anticipe.
Une vie, un baiser, quelques billets, une prison, voire un asile, un peu d’électricité, quelques fils, moult cris, voire même si dispositions des hurlements, du viol, de la chair, du sperme en tonneaux, non, un tonneau de la pute, qu’il ne reste qu’à vider par ses cris, qu’il ne restera qu’à remplir par ses orifices.
Et tristesse pauvre putain tu étais, pour eux, seulement pour eux. Même terroriste, même. Pour moi tu étais Sara, tu étais libre et belle, et souriante, et chanceuse, et amoureuse de la liberté d’aimer. Et voilà, pas de chars dans ce billet, pas de chenilles pour broyer nos chairs, mais du bris de nos âmes qui passe par la déchéance de nos coeurs et de nos corps.
Carl Jusek
“Sur nos voix de Liberté, tant de morts, de souffrances, la vie. Et les violons sur Leningrad, et les violons. Pleurant les vies, chantant l’aube qui nous attend, un jour prochain, lorsque finira la nuit” Anatoly Tchervenko.
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Sous les chenilles, ma part d’ombre.
Comme en plus, s’ouvre l’autorité du corps, et là sur l’ensemble, en enfer, l’enfermement solidaire des nos atouts indélébiles. Comme en plus, sur la route les chars en quinconce, lâchaient les coups comme des bombes sur nos têtes nues solidaires. Comme en plus, sur les ondes, radio liberté se met à crier, et nos morts ensuite se lèvent pour la danse macabre.
Lourdeur, et la crinière du vent, et les maures, et les chiens, désormais. Et légèreté, crinière du vide, panthère, et soulignant le canal, l’eau qui y parvient lèche nos échines, démerol, démerol, applique le suif et la solitude comme ombre sur tes joues. Comme harmonie y a que ça à fuir, y a que le temps qui paresse, la violence les armes aux abois sur l’acier la lampe et les doigts, brisés comme l’os, comme la hampe, comme la hanche, et le vent du hautbois qui se ne fait plus, qui fuit, qui fuit, comme ta vie qui s’écoule, qui s’écoule.
Et la rumeur avide qui s’entretient, je voudrais t’y voir, c’est un joli festin, les lignes du destin qui se tracent au mitan de la nuit basse qui vient, j’aurai tant aimé, que tes sourires ne se tracent plus au sang, et ne pas entendre, et ne pas entendre, non ne pas tendre mes mains pour ne rien saisir. C’est comme en plus, c’est comme ça en plus, les moignons porteurs de ta tendresse me tournent autour, mais je me perds au fond, au fond, et j’entends les chars, sans faire exprès, sans faire exprès, je m’habitue à cette idée, et je m’alarme, je hurle à la mort, et la peur livide, la mort languide, se hisse à mon niveau, et les chars qui se repaissent déjà de tant d’idées, des autodafés, et moi, moi, comme seul acte à ma foi, rire devant les chenilles qui crépitent sur le sol de gravier.
Carl Jusek.
“Et la tristesse ma chair/ aube caressante/ fumées sur Prague/les chants, les mots de Liberté/ les envies, l’amour/ et la fin sous les chars/ la fin mais jamais la fin.” Anatoly Tchervenko
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