Peut-être ?

 

Je sais la nuit, je sais.

Le matin quand j’y arrive c’est tenu, pressé, exprimé, plus rien de soi, tout contre à refaire.

 

Le matin c’est l’après noir, l’après soir, l’après d’hier, l’après. Et pour recommencer il faut encore ouvrir les yeux, encore mettre les mains devant soi, qu’elles ne tremblent pas trop, autrement refermer les yeux très fort pour que cela ne soit qu’un mauvais réveil, mais.

Se redresser ensuite, se redresser car couché c’est le chien redevenu sauvage qui gît, redresser celui qui a oublié ce qu’il est, même s’il tremble, surtout s’il tremble, c’est bien qu’il faille le redresser, le contraindre ce fou, le poser sur le sol, par le pied, par les pieds, le poser après qu’il se soit reposé, le poser, qu’il reprenne la pause devant son miroir dans la salle de bains, oui il aime pauser, se calmer le sourire, s’éclaircir le regard, et agréablement se laver, se parfumer, se prêt parer comme un fauve revêtu d’un costume de laine, ridicule.

Et il se hâte, le soleil lui n’est pas encore levé, lui. Chacun son rôle, le lever de rideau c’est d’abord pour lui, et qu’importe ses tremblements, ses douleurs, il fait face, il fait face et il  pile, et parfois c’est la tranche qui sort, la tranche du nerf qui sur l’acier rippe et plié mentalement de douleur, il se contraint, droit, droit comme il le doit, continuer, et le soleil se lèvera ensuite, et ensuite oui…

 

Amadeo Venturi et moi

 

photo de Guerm

D’une photo…

Une photo, une image encore, un mouvement, et la lune qui ploit, mes sourires qui se cachent derrière la vitre et Livia qui court la pluie commençant à battre le haut de ses jambes nues. Paroles de fontaine, quand elle tombe sur ses pas, paroles de souvenirs enfuis comme cachés au loin, partants sans envie de revenir, et Livia qui pousse la porte, et moi qui tousse pour masquer mes presque pleurs, c’est presque la vie, c’est petit geste pour jour sans fièvre, sans caresse, sans baiser, sans…

Se revoir comme avant, dans un passé qui se projette demain, sur une autre vitre, ou sur un plafond blanc, cassé, blanc crème si c’est le bon jour, et que le matin arrive alors, la crème on la sent avant de la verser dans le café, avant d’arriver dans la cuisine, avant de poser le pied sur le sol froid, avant de lever la lourde couette de plumes d’oies, avant…

J’aimais les masques, j’aimais le carnaval de Venise, j’aimais le soleil qui venait après la pluie, et ce qui va avec, café con leche, j’aimais le ciel teinté de mauve, j’aimais sa robe au parfum de lavande, car elle la mettait à secher dans le champ derrière, et les brindilles, les vents, les senteurs du monde, tout y apposait sa marque de vie, le monde était à nous, à elle d’abord et elle à moi ensuite, et l’inverse, et l’envers, et le décor aussi, tout se cachait d’ombre pour mieux se montrer de lumière, tout jouait, et Mattéo…

Alors oui, je sais, je suis sec, si sec, que mes bras devraient se briser, comme mon coeur l’est déjà. Continue mon patient ami, continue de poser mes mots, nos mots, et si la vie ressurgit, ou pas, et si, déjà un merci te revient.

Amadéo Venturi

Photo Marc Binniger « Sonia & Marine » en Coll.avec Céline Chion

Et si je m’allonge

Marc Binniger

Et si je m’allonge long sur le roc les yeux dans le plein du soleil pour se bruler le regard j’aimerai la pluie blessante de poignards sur mon torse nu aussi

Et si je ne vois plus si mon cœur enfin comme mon corps transpercés j’aurai le gout de la lumière passante maintenant là sans vrai souci

Et parce que la nuit moi je ne danse pas je ne peux pas plus dormir ni rêver j’ai le songe creux dans un cœur vide qui se tangue dans un corps cloche, Et si Livia tournant sans perdre haleine retrouve là haut le chemin de la vie moi moi qui sais que je me suis perdu ?

Je veux me noyer de jour, dans la pluie, dans le soleil, tomber sans confiance, finir là vieille conversation celle qui commence dans les premiers pleurs

Hagard hagard retomber dans un vieil océan

Primordial

Amadéo Venturi

Lettre à Amadéo

Rassure-toi P. tes mains sont noires d’encre, mais aucun sang n’y affleure. Tu t’es pris nos cœurs en pleine poire, tu voulais mourir avec moi tout à l’heure, tu voulais pleurer avec moi tout à l’heure, tu ne voulais pas être moi, mais tu voulais souffrir comme moi. Voilà qui est fait, et maintenant ? Heureux ?

Mon cher Amadéo, je comprends ta peine, ta souffrance, et si j’ai choisi de raconter ton histoire c’est justement pour cela. Tu m’accuses de complaisance dans la souffrance, c’est peut être un peu fort. Vrai que mes textes, mon style, et mes habitudes me portent vers des ambiances assez sombres, mais pas seulement surtout récemment dans mes derniers textes. Livia, Mattéo, et toi c’est très particulier, c’est une histoire qui me touche par plus d’un coté, qui me colle presque à la peau. Et ces mots que tu m’as jeté à la gueule, je les ai reçu comme tels, et ça m’a fait réfléchir depuis lors.

Je voulais donc souffrir comme toi dis-tu, c’est possible que la souffrance en effet me colle un peu, le tragique dirai je me va bien au teint, et je retombe assez souvent dedans, alors oui cette forme d’empathie n’est-elle pas un peu glauque, je ne sais, je l’ai d’abord écrite pour toi cette histoire, pour toi et Livia. Je ne pouvais plus me taire sachant ce que je sais, c’est triste, c’est désespérant, mais j’espère arriver à transcrire votre sortie des ténèbres, et quand à moi, je ne veux jamais vivre ça, perdre un enfant, perdre presque la raison, et son amour, je ne sais pas, non, je ne sais pas où s’arrête le terrible et où commence la terreur, et j’avoue que je ne préfère pas le savoir, que je suis juste là pour écrire, et pour souffrir en silence, et dans de bien moindres proportions, mais oui je suis humain et il y a des choses qui me minent, et c’est pour ça que je suis ce que je suis.

Heureux, me demandes tu ? comment donc le pourrai je sachant ce que je sais, mais en tout cas assez fier de pouvoir poser les sentiments avec les mots, dans une histoire qui mérite écho, un écho de cœur, un écho d’âme, un véritable écho de vie, car tout ça peut nous arriver, et le comprendre, et le vivre un peu, si peu mais un peu, c’est tout ce que nous pouvons faire pour mieux vivre tout simplement. Donc merci à toi Amadeo de m’avoir permis d’écrire ceci, et embrasse Livia avant qu’elle parte danser…

Je me suis demandé

Marc Binniger

Je me suis demandé si Dieu n’était pas Mattéo. Si dans ce cœur que l’on a enseveli il n’y avait pas l’étincelle du monde. Car depuis tout est éteint, tout brule mais sans chaleur, Livia danse toute la nuit mais pour qui, pour quoi ? l’invocation à la lune ne ramène personne d’autre que soi, et encore, chaque nuit, chaque danse enlève un peu plus, sa pureté diminue, entachée d’une nuit porteuse de folie en germe.

Je me suis demandé si Dieu n’était pas mort avec Mattéo. Si dans les yeux de Livia je pourrai retrouver autre chose que des larmes, si l’espérance ressurgira avec le temps. Je me suis demandé si mon cœur avait encore une trace d’arôme, si quelque chose y ressemblait à une fleur, et quel parfum pouvait encore naitre d’une vie en cendres.

Je me suis demandé si le sang pouvait laver nos peines, nos souffrances, si me tuer permettrait à Livia de revivre au moins un peu, si mon silence rajouté à mon absence pourrait effacer un peu ce qui a été, ce qui est éternellement définitif.

Je me suis souvent dit dans ma vie que la mort, la mienne pourrait racheter quelques instants de joie, quelques nuits de bonheur pour quelqu’un que j’aime. Le rachat…la rédemption…finalement j’en reviens, je ne sais pas si ma vie vaut quelque chose, je ne sais plus, mais ma mort ne vaudra rien, elle sera violente et laissera un gout âpre dans la bouche de celle qui m’aime, ou qui m’aimait.

Je me demande donc s’il y a autre chose que les larmes, celles que l’on cache, celles que l’on essuie, celles que l’on maquille d’un rire grinçant, toujours des larmes, rien d’autre, je ne sais plus quel goût à un sourire, je ne sais plus quel parfum sur ses lèvres, je ne sais plus grand chose, je ne comprends plus rien, la méconnaissance me submerge, m’étouffe, me noie.

Il y avait nos chansons, moi le matin en revenant de la promenade qui me menait à mes oliviers, je fredonnais heureux du soleil qui nourrissait mes arbres, joyeux de retrouver Livia les mains dans la farine, c’était nos matins, et quelques baisers plus tard c’était au tour de Livia de chanter, de poser sa voix dans les aigus, de transpirer la musique, ses bras contre mes épaules, et mes mains sur ses reins.

Il y avait un passé où Mattéo se levait, accourait dans la cuisine, nous sautait au cou, réclamait à grands cris son petit déjeuner, du lait, du pain, de la crème. On filait ensuite à la pêche, enfin pas toujours, mais on allait dehors se promener tous les jours, ensemble on humait le matin, on savourait le poids des rayons solaires, et on était bien. C’était notre avant celui qui portait le désir de continuer ainsi, dans un élan créateur et joyeux, c’était ce qui pouvait se nommer petits bonheurs, ces petits gestes quotidiens qui font la poésie du monde en mettant la rime dans chaque coeur, en faisant ainsi tinter l’aube, le midi et le crépuscule dans le même esprit. La vie d’alors on s’en occupait, chaque minute comptait, nos vies se poursuivaient par amour. Voilà.

Et ce matin, Livia rentre de là-haut, de sa danse, elle ne se voit pas bougeant tel un pantin pris en otage par un démon rageur. Tout ces égos réinstallés, ce qui casse notre union, et pourtant il y a ceux qui disent que de l’ordre nait du chaos…

Toi qui ne sais plus que tout est question, que les réponses fuient et ne reviendront jamais. Toi qui pose les mots, regarde moi dans les yeux, tu n’écris plus, tu trembles, tu as les yeux humides, tu n’as plus les mains sur le clavier, tu les regardes comme si c’était des mains d’assassin. Rassure-toi P. tes mains sont noires d’encre, mais aucun sang n’y affleure. Tu t’es pris nos coeurs en pleine poire, tu voulais mourir avec moi tout à l’heure, tu voulais pleurer avec moi tout à l’heure, tu ne voulais pas être moi, mais tu voulais souffrir comme moi. Voilà qui est fait, et maintenant ? Heureux ?

Amadeo Venturi

Il faut lui dire

Marc Binniger

Il faut lui dire. Je ne crois pas que la danse pourra nous sauver, il faut lui dire que l’espoir ça ne se trouve pas là-haut, l’envie de vivre non plus, ça se retrouve en-bas, ici-bas. Je sais pourtant, moi qui me promène parmi les fleurs, je sais que les parfums s’espacent, que la fleur se fane qu’ensuite les pétales tombent, tout devient las, tout finit en bas, tout repart au sol avant de revenir grâce aux larmes que la terre engrange.

Au petit matin j’ai droit à un sourire, le soir c’est un soupir; à l’aube ce sont des presque chants et au repas du midi j’ai le triste plaisir de voir perler ses larmes, que puis-je y faire ?

Il y a le silence, il y a la tendresse et le poids de mes baisers, mes yeux qui se ferment pour cacher ma tristesse, il y a le vent au dehors qui remplace tout nos mots, devient notre conversation , se meut entre nous deux, et finit par nous effacer, nous ne sommes plus là, nos âmes dans le vent se laissent traîner au loin, avec l’espoir de ne plus revenir dans ces instants là.

Il y a la prison dis-tu ? oui, peut-être, et si en quelque sorte deux cœurs même ensemble s’emprisonnait d’être unis ? Si l’un croit que la danse peut tout soigner, et l’autre que ses fleurs peuvent tout effacer ? Il y a du temps à faire pour ces deux êtres, du temps à refaire s’il est perdu pour l’un et pour l’autre.

Et c’est si facile pour toi mon ami qui pose les mots, toi qui sais écrire…Tu ne parles presque pas, tu n’as rien à dire, tu pleures parfois mais tu sais aussi rire, tu as la souplesse que t’accorde la phrase, tu vis tes colères en mots, tes peines avec mes mots, tes saignements avec mes mots, dans tous les espaces du non dit écrire n’est pas dire n’est ce pas ? Bien sur je sais que tu es mon ami, que tu as de la peine, que tu partages avec ce don notre douleur, bien sur excuse moi d’envier cette proche et intime distance moi qui suis dedans et ne peut pas en sortir…

Amadéo Venturi

Là-haut

Source: FlickrLà-haut, si le silence portait, si le silence nous y emportait, si la saveur du vide n’avait plus que le goût du sable.

Là-haut, les fumées pas celles des nuages non, pas celles des fumeurs de Havane non, les fumées d’un cœur à cendres majorées, là dans une hypothèse qui se colle la malchance coté couleur et, qui apparaît donc dotée du plus beau noir, du plus noir de la nuit, celle qui chasse la lune avant de sortir là haut.

Elle danse, tourne les paumes dressées vers le ciel, se collant au plus près des fumées, se portant au plus proche du soir qui, ample porte à la suie la texture de sa robe bleu avec un peu de lumière, mais là, elle aussi s’enfuit, quand elle danse, tout s’écarte sauf la nuit…

Elle danse, pour éviter de penser, pour se réfugier dans le geste musical, se posant entre deux coups de vent, elle danse, pour s’éviter chasse un pas de coté, pose, en reposant un autre pas plus loin, refait l’aube en fréquentant les humeurs de la nuit qui vient.

Là-haut, c’est ainsi qu’elle nomme la colline de valerio, là-haut, quand on perd un peu de son cœur on monte y danser, on y passe les nuits, à se réfugier sans fin, une nuit blanche au sein d’une nuit noire, une nuit de danse au plein d’une nuit qui ne pense plus, qui ne penche plus, qui se tient droite, digne, tranquille à la toute fin, quand tout s’endort, oui tout s’endort à la fin.

Amadéo Venturi