Les mains trop petites

« Mais tu as les mains trop petites pour soupeser cette chair qui regorge de lait. Ta bouche est bien trop carnivore pour caresser le moindre blanc parce que ça t’étouffe mais c’est toi rien que toi et tu ne veux pas regarder dans ce trou lacté parce que ça fait trop mal » Sara H

Trop petites ces mains oui parce que non ce n’est plus vrai l’épaisseur de tout ce sang comme des gants quelque chose de trop que laver ne suffit plus. Trop petites pour prendre en elles le poids de la chair sans faux semblant si quelqu’un y arrive ce n’est plus seulement une question de chair ni de seins mais bien plutôt de mémoire et de trou.

Parce que sombrer c’est se mentir dans la vie comme s’enfuir ou s’enfouir et que seule la longueur des dents et leur acier permet encore le mélange des liquides dans la mastication de la chair hors carnivore or à se mêler au blanc du silence. N’oublie pas que si Anatoly tend encore ses cordes il ne les écoute plus n’oublie pas que toi même Sara c’est au loin de nos chairs que tu délites et non que tu délires quelquefois tout se mélange en toi et ne laisse rien à relire je t’en prie.

Je rebois comme la vie qui reboise dans la vie de l’eau vers elle même bien teintée de sang du sang celui de la petite fille au drap de lin rougie car Anatoly lui l’a revue et s’en est presque aperçu sa robe c’est le reste d’une literie d’hier et ce sang est aussi son triste héritage comme dans la vie nous ôte la crise d’otage comme dans les mots les actions tremblent comme des prises d’orage à rebours.

Et j’ai froid de cet alcool qui étouffe sans être une caresse à moindre blanc comme à moindre bruit le respir ici l’unique ennemi mais c’est toi encore en toi qui veut me le montrer ce sein regarde aussi comme ici tout se salit au regard. Et dans les brises menus comme dans la vie des murs qu’on repeint de rouge c’est trop de fin de chair. Ôte ici la crise comme orage. Je ne sais pas mettre de lait dans le sang mêler le blanc et le pourpre. Je ne sais pas respirer ailleurs qu’en toi même si je ne vois rien ni personne et même plus moi. Pourquoi le voudrais je avec toi ?

Carl Jusek

J’ai fait un voyage au long pays de brume, seul au matin les couleurs de la fortune, aux gris de graisses cuites à coté des cuisines et le chant des oiseaux joyeux au matin. J’ai fait un voyage sans mon violon. Dans les bras de ma mère comme dans le silence, les chemins de terre à la calme confiance. C’est ici notre Mère. ——————-Anatoly Tchervenko

De Marissa à Carl,

Je crois que j’ai lu dix fois au moins ton message à Sara.

Tes mains sont trop petites, dit-elle… dis-tu… Mais nos mains à tous sont trop petites, Carl ! Bien trop petites pour tenir, contenir le souffle de toutes les filles de sang et retenir tous les êtres dérivant.

La mémoire te fait défaut parfois. La mémoire de ceux qui ont trop vécu fait parfois défaut… Surtout s’ils ont commencé par se taire. Ils oublient les métamorphoses, les sources. Ou ils oublient de dire, ce qui revient au même. Toi, tu ne sais plus cette envie de mesurer la force, celle qu’on ne voit pas et qui porte vers l’autre. Tu vas vers l’autre, vers son absence et c’est inconscient.

L’usure du temps efface nos mémoires. Nous avons parfois besoin de l’oubli. Nos corps, nos âmes ont besoin de l’oubli. Juste pour que chaque aube soit virginale. Juste pour que chaque matin naisse un chant.
Des siècles de baillons, des siècles de silences et parfois de réclusion… C’est notre histoire, celle des femmes.
Et pourtant, elles avaient déjà cette envie irrépressible de donner naissance à la chair, aux désirs, aux mots. Ecrire comme hors de soi ou delà de soi. On mêle l’encre au lait, au sang, parce que tout vient du corps et y retourne. Même la parole. Surtout la parole.
Carl, tu ne peux savoir tout ce qui naît de nous, femmes. Même la mort, entends-tu ? Même la mort naît de nous. Elle est présente déjà dans le souffle fragile du petit qui nous vient.

Je ne sais pas si tu me liras, Carl. Je ne sais pas si Sara entend ce que tu veux lui dire. Je ne sais pas si Anatoly pense à toi dans son errance, dans son retour à l’embrassement premier. Non que je sois insensible au monde… mais trop d’imperceptible m’inquiète.

Le chant se perd et les mots ne laissent pas de traces si on ne les écrit pas. Comme les tiennes, mes mains sont trop petites.
Toi, ta mémoire est trouée… La vie tranche. Elle a toujours tranché. C’est pourquoi je voudrais naître, chaque matin, neuve, vierge, non attachée… Juste pour ne pas lui permettre de trancher. Juste pour en rester le maître. Juste pour décider.

C’est pourquoi je ne sais rien. Sauf ceci : il ne faut pas enchaîner nos passions ni en dépendre. Il nous reste un espace étroit où marcher en tâtonnant. Il reste cet espace coupant comme un couteau où nous devons marcher en aveugle, un pas glissé après l’autre… Il nous reste l’immensité du chant qui nous étourdit et la lumière pour nous ébrouer.

A toi que je ne connais pas.
Marissa

Original ici

2 réflexions sur « Les mains trop petites »

  1. Pant, où ils sont ceux qui te lisent ? Partis pour ailleurs ?

    C’est toujours triste un texte sans commentaire…
    C’est comme une croûte de pain qu’on délaisse (et je n’aime que la croûte !), comme un peu d’eau qui tiédit au fond d’un verre, comme une voix sans écho, un sourire pour les murs, une chanson sans musique, un poète muet… Comme le thé aux larmes de Hulul… Tu ne connais pas ? ;-)))) Dommage ! Un grand classique de la littérature enfantine !
    C’est triste un texte sans commentaires…

  2. Bah, merci à toi de me lire et de me le dire, mais mes textes parlent plus par résonnance de la cloche que je suis que par le decorum. En quête de sens, enquete de sens, et là tu vois je/nous suis/sommes dans les sens interdits…

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