A nos ventres las.

« À nos ventres las
comme des cancrelats rampants
bien à l’abri de la ruine

Comment se laver se raser m’araser quand dans le soleil on ne voit plus rien je sais c’est pas facile c’est un rêve presque débile comme l’étrange idée de monsieur Jack, l’homme à la prise radio qui brise le ton comme le rythme

À nos ventres las
comme des cancrelats rampants
bien à l’abri de la ruine »

De la merde Anatoly, de la merde, j’arrive pas à poser ces mots, je la revois là bas vois-tu, je la revois ainsi que les autres, et j’en ai marre de la chair, j’en ai marre de ces rêves qui effacent les oiseaux dans le ciel, j’en ai marre de cette chair qui naît et qui brûle sans cesse, ne me laissant même pas l’espoir du voile de cendres porté par le mauvais vent, j’en ai marre Anatoly, j’arrive pas à poser les maux.

Nitchevo, Carl, nitchevo, tu cherches trop, tu veux tout voir, tu veux trop voir, il n’y a plus d’images sur les trottoirs, plus de rêves dans l’isoloir, pas plus que dans un urinoir, tu vois dans ces urinoirs où l’on pisse dans le noir, voire même on l’y pisse si noir que le sang ne laisse plus de traces, tu vois camarade mon frère, tu vois ?

De la merde Anatoly, de la merde, j’arrive pas à oublier cette gamine, tu peux comprendre ça, tu veux comprendre ça ? Et veux-tu comprendre que ce sang sur mes mains me laisse plutôt en joie, en joie comme après un jeu subtil et jouissif, c’est comme une fin de siècle, comme une fin de siège, une ère de rapines s’ouvre, des visages, des figures, et tout se lave au sang, pour effacer le sentiment, ou le ressentiment, tout effacer. Lorsque qu’avec ma patrouille je suis tombé sur ces mecs qui au couteau s’amusaient avec cette femme et sa fille veux-tu comprendre, peux-tu comprendre que la vodka ne peut rien, qu’elle ne fait pas approcher les mots, qu’elle laisse au loin le coeur de la trame, que le poème s’éloigne au lieu de s’approcher, que le temps me refuse l’affranchissement de l’instant, veux-tu comprendre Anatoly ?

Nitchevo, Carl, nitchevo, tu cherches trop, tu veux tout écrire, même les salissures de l’Histoire, tu veux trop dire, tu veux trop lire, alors forcément les mots s’éloignent, tu fais peur, peur je le dis, peur je le sens, alors la vodka, même la mienne camarade frère, même la mienne, elle lave que le sang, elle lui donne du goût, celui de continuer à jouer du violon dans la nuit. Pendant que tu suspendais ces types, pendant que tu les attachais à cette poutre, pendants, dès demain, pendants dès le matin, mieux leur tirer une balle dans le ventre pour qu’ils n’oublient plus de souffrir, non qu’ils n’oublient plus, pendants et saignants, viscères au long des éléments, ou au long des évènements. Pendant ce temps il n’y avait que la danse, que mon violon qui te faisait tenir, que mon violon.

De la merde Anatoly, de la merde, j’arrive pas a serrer les poings, alors la mort de ces deux salauds ne me fait pas boire plus pour autant, autant le dire, autant l’écrire, autant que le vent laisse approcher mes mots, enfin, et que je puisse avoir quelques vers, quelques lettres, à envoyer à Sara, ma lointaine Sara fort heureusement.

« À nos ventres las
comme des cancrelats rampants
bien à l’abri de la ruine

Comment se laver se raser m’araser quand dans le soleil on ne voit plus rien je sais c’est pas facile c’est un rêve presque débile comme l’étrange idée de monsieur Jack, l’homme à la prise radio qui brise le ton comme le rythme

À nos ventres las
comme des cancrelats rampants
bien à l’abri de la ruine »

Carl Jusek


Fuis au fond des sources, fuir au fond des terres pour éviter la ville, pour éviter la ville et ses décombres, et ses morts innocents, fuir au fond des forets où je pourrai composer et comprendre, ou comprendre et composer, et laisser le violon jaillir comme l’aube… Anatoly Tchervenko

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je complète ce textes avec des écrits qui ont été inspirés d’icelui
les originaux ici sur accents poétiques

Ta lettre, Carl, ne m’est pas adressée, je le sais.
Mais pourtant j’y réponds car tu as réveillé la souffrance, les tourments de tout être sensible et sensé.

Nous sommes tous nés sur des ruines, des gravats d’une guerre ou d’une autre, d’un drame, d’un exil. Nous avons tous, en nous, des décors de cendres et de fumées, des bruits de destruction, des enfants nus courant sous les bombes, hurlant sous le napalm. Nous habitons tous un monde en deuil, deuil du bleu et du soleil insouciant, des éclats de rire et des courses folles. Nous habitons tous non loin des charognards.

Certains occultent les morts, la mort. Par raison d’harmonie, disent-ils… Ont-ils raison ?

D’autres semblent faire face. « Plus jamais ça ! » crient leurs banderoles, j’ai failli dire leurs banderilles parce que je n’y crois pas, Carl. !
Je ne crois pas à leur vœu de paix, de bonheur, d’amour pour tous les humains. Je crois que je n’y ai jamais cru. Plus jamais de guerres, de violences, d’infanticides, de viols, est-ce possible ?
Une poignée de terre ou de chaux sur les cadavres. Les arbres repousseront et Anatoly pourra jouer de son violon. Couvrir le bruit de la mitraille, étouffer les pleurs ancrés en nous. Etouffer les peurs d’un recommencement qui semble pourtant inéluctable.

Les artistes crient. Ils creusent la mémoire des hommes et portent un deuil infini. Le deuil de la petite fille à la robe bleue virant au rouge.

Les hommes sont ainsi faits, Carl. Ils sont violence. De la plus petite, la plus banale violence quotidienne jusqu’au génocide, jusqu’au drame. Ils regardent les longues processions de l’exode, compatissent aux visages las, aux pieds usés, aux ventres creux. Puis ils retournent à leurs jeux, à leurs petites guerres personnelles et mesquines. Et ce, jusqu’à l’irréparable.

« On ne peut pas changer le monde » est leur excuse. Et si on le pouvait pourtant ? Et si … Utopie ? Oui, je le pense, hélas !

Ecoute Carl, écoute la rouille sur le vieux monde. Ecoute le violon d’Anatoly qui enlève la poussière et chasse les larmes. Vois. Peut-être que le monde bouge, non loin, là-bas. Vois, on aère les chambres et les âmes, on ouvre les portes…

Non ! Je regrette Carl, je ne peux pas y croire, je n’y crois plus. Les hommes s’affairent dans leurs petites guerres, dans leurs petits conflits qui, bout à bout, mettront la terre à feu et à sang.

Dans tes yeux, dans les nôtres, une petite fille en robe de sang passe et repasse inlassablement.
Elle nous interroge « Pourquoi ? »
Peux-tu lui répondre, Carl ?

A toi que je ne connais pas,

Marissa/Marjas

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