Lettre à Alex-6-D’Alex à Grégoire.

Enfin libérer ma voix, dégager mes mots de leur gangue basaltique, les rouler dans ma bouche jusqu’au sang. Je n’ai jamais cru en toi. Il ne suffit pas de tendre la main pour toucher, pour saisir celui à qui l’on pense.
En moi, le sec. En moi, le désert sans ombre. En moi ta folie à porter, transporter ailleurs. Pour recommencer ou pour en finir.

Je me lève, absente, parmi les débris, les restes sordides de ce qui fut une illusion partagée. Les roses que tu voulais faire naître n’étaient qu’épines traîtresses, elles me torturent encore, m’écorchent. Elles ont déchiré les ailes que je me créais en secret.
Qui ose encore parler de source jaillissante, de résurgence vive ?

Je me lève, absente, pour venir à toi. Non pas en amante mais en aimante.
Je sais ton refus déjà. Je n’ai à t’apprendre, à te prendre. Tu ne veux plus rien de moi, je n’ai jamais rien voulu de toi. J’ai refusé toute allégeance, les mains-mises, les passe-droits, les priorités. J’ai refusé le servage, l’esclave et pourtant, passive, je m’abandonnais. J’étais ailleurs passive, indifférente presque, me laissant immoler, sacrifier. Muette, tout en attente de ces rêves qui voile la réalité et que, par amour, on aurait pu déchirer peut-être.

Vois ces lignes brunies, traces du lien que tu voulais m’imposer. Ici, profonde, creusée, l’ultime qui ne s’effacera qu’avec la mort. Tu voulais voir naître des roses, tu n’as semé que des épines stériles. Rien ne s’établit sans souffrance, disais-tu. Mais rien ne se crée par la violence…

Je n’ai pas compris ton harmonique, mécanique abstraite, eurythmie instable. Je ne veux pas t’accompagner. Tu crois voler, planer, tu rampes hésitant, écrasé, asphyxié, torturé par ce mal qui est en toi comme en cage et qui tourne, tourne. Tu tournes sur toi-même, sur tes questions vaines, tu es comme un oiseau qui craint la cage ouverte et se terre en un coin, et qui lui tourne le dos.

Tu te croyais accroché à mes rêves, rivé à mes lèvres, épanoui dans mon regard. Tu plongeais tes yeux dans les miens et je savais que c’est toi que tu regardais, Grégoire. Tu liais tes mots aux miens et je savais que c’était toi que tu écoutais, je savais que c’était toi que tu aimais. Toi, prolongé par la multitude des rencontres, des amours de passage.

Janus, Janus éternel.
Une part de toi n’était que désir d’anéantissement, retour à la pourriture universelle et tu m’entraînais, tu m’emportais, tirant à hue et à dia sur mon âme et me parlant d’amour fou, de fusion absolue. L’autre part à laquelle tu donnais un nom, des noms de femmes, t’abusait.
C’était toi encore, une autre face moins lunaire, moins lunatique, moins instable, moins chargée d’ombres indéfinies. Tu ne la reconnaissais pas.

C’est toi que tu aimais en l’autre, cette part de toi que tu n’identifiais pas. C’est ton égarement que tu adorais, ton corps que tu faisais jouir. Je n’étais qu’un catalyseur, nous n’étions que des catalyseurs pour toi. Nous n’étions là que pour permettre l’union de tes deux souffles.

J’ai voulu briser le miroir pour que tu voies enfin une des vérités de ce monde complexe. Mais derrière le miroir, il y avait d’autres miroirs semés là pour nous égarer. J’ai desserré les liens que tu avais noués, je les ai usés.

Je te refuse l’apaisement. Me voici en mouvement infini telle l’eau vagabonde que rien ne peut corrompre sinon la haine. Me voici en attente, en désir, en révolte.
Je te refuse l’apaisement. Me voici en mouvance telle la mer qui s’abandonne patiente et se donne à ses creux, à ses vides, à la turbulence de ses vagues.
Je te refuse le dernier assaut, la dernière ardeur de ce qui va s’éteindre, de ce qui ranime sans cesse ses incertitudes et voudrait se dresser malgré la colonne brisée, pulvérisée, rafistolée.

A présent, je porte le noir au dehors, il a été -de ton temps- serré, caché en moi comme un secret. Je le tenais au plus loin pour le préserver, pour ne pas le souiller. Je vivais un rêve à d’autres volé. Le noir est la couleur du deuil et mon deuil de toi est affiché. Je ne m’enfuis pas, je ne me mens pas, je me dévoile, je me découvre cendre, désert, sable où tu te noieras.

Mes mots sont en danger. Je le pressens. Plus que langage, ce sont des frontières chargées de souffrance, de solitude. Ce sont des frontières étanches car la seule parole-sésame est encore à trouver. L’écorce est fragile maintenant. Tout n’était qu’illusion.

Parler, être, parler pour être, parlêtre par l’être, par-delà…

Alex

juin 2005 Marjas

2 commentaires

  1. Simone dit

    quand le style n’empiète pas sur la réflexion …Très beau texte , lucide . Sauf la dernière ligne que je trouve plaquée, inutile .

  2. marjas dit

    Oui, moi aussi je trouve cette dernière phrase inutile… Et pourtant, c’est moi qui l’ai écrite, mais où ai-je été pécher cela ? ;-)))))

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