Europe 2015…

Les mots s’alignaient sur son cahier. Un simple stylo bic comme on n’en voit plus guère à cette époque où le papier n’a plus cours. L’encre noire traçait des mots épars qui souffraient comme cette Liberté qui s’était enfuie. Il écrivait, il recopiait, sans relâche, page après page, trois strophes d’un poème d’Aragon.
Il y avait de la douleur, il y avait de la peine, des mots que l’on vit que l’on transporte, des mots que l’on porte que l’on enfouie.

« C’est long d’être un homme une chose
C’est long de renoncer à tout
Et sens-tu les métamorphoses
Qui se font au-dedans de nous
Lentement plier nos genoux

O mer amère ô mer profonde
Quelle est l’heure de tes marées
Combien faut-il d’années-secondes
A l’homme pour l’homme abjurer
Pourquoi pourquoi ces simagrées

Rien n’est précaire comme vivre
Rien comme être n’est passager
C’est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent être léger
J’arrive où je suis étranger »

ARAGON

Ils étaient une petite dizaine dans cette grande pièce. Un feu couvait dans la cheminée. Le vent soufflait dehors. On entendait les bruissements lourds des arbres qui plient, et refusent de rompre. Dan était assis, entassé dans un fauteuil club de cuir ancien, craquelé par les ans. Les autres étaient assis autour d’une table, partageaient une sorte de frichti qui semblait leur faire grand bien, vu la vitesse et la manière dont il l’engouffrait, y a pas d’autres mots, dans leurs gueules accaparantes.
Il y avaient trois femmes : Jeanne qui avait été expert-comptable, Lotti une ancienne secrétaire, et Sarge une ancienne mannequin. Les autres étaient donc des hommes de tout horizon, Druc était un ancien gendarme, Stan un prof de math, Yves un maçon, Denis un avocat, Léon un infirmier, Baz un ancien assistant parlementaire.

Dan avait finalement fermé son cahier, l’avait plié, et remis dans une des poches de sa combinaison en nomex. Ils étaient tous vêtus de la même manière, aucune fioriture, que du fonctionnel. C’était une ambiance sobre, dure, intense, et sensiblement militaire. D’ailleurs en tournant le regard du coté opposé de la pièce on voyait posées contre le mur quelques fusils d’assauts AK47, des Famas, des HK. Ceci étant vu, en regardant mieux les individus dans cette pièce on voyait aussi des revolvers glissés dans des holsters, pour sa part Dan avait un Glock, tout en angles c’était une arme qu’il affectionnait car comme lui elle avait du perdre toutes ses rondeurs, pour ne garder que la ligne dure, efficace.

Sarge s’approcha de Dan, elle le regardait depuis un moment déjà. Deux semaines qu’elle était dans le groupe Herm535. Son ancien groupe avait été éliminé lors d’une mission en Lorraine, les sympathisants n’avaient pu que la cacher, et l’aider à remonter à Bruxelles, là elle avait contacté dans un cybercafé le site du réseau, passé les différents niveaux de cache, et avait convenu d’un rendez vous. Deux jours plus tard elle était débriefée. Et on l’avait orientée vers le groupe de Dan. Bien sur elle en avait entendu parler, il était assez atypique comme combattant, et des histoires avaient fini par franchir le simple cadre du réseau. Elle avait donc les yeux fixés sur ce petit bout d’homme. Car Dan c’était pas un Schwarzenegger au contraire ; un petit mètre soixante dix, sec, léger même, mais une finesse qui cachait une incroyable dureté envers lui-même. Toujours seul dans son coin, à écrire, des poèmes, les siens d’abord, et ceux des autres qu’il se plaisait à recopier intensément. Il avait presque la cinquantaine et menait maintenant ce combat depuis sept années.

Dan leva la tête.
-Alors damoiselle je vous intéresse moi le vieux débris de l’arbre sec ?
Des mots ironiques mais sans un sourire, juste le ton léger.
-Eh bien, difficile de ne pas te voir, je peux te poser quelques questions ? Tout ce qu’on dit sur toi c’est vrai ?

-Tout ? Sûrement pas, rien n’est totalement vrai, aucune vérité révélée n’apparaît maintenant, tout est à reconquérir. Mais je vais te faire la bio officielle courte et après plus de questions là-dessus !
Bon, alors tu te rappelles en 2003, enfin je sais plus le mois, mais le gouvernement d’alors commençait ses grandes réformes, les retraites, l’éducation nationale, vient ensuite le système de santé. Quelques années après la situation s’était suffisamment sclérosée pour que la France ne soit plus qu’un concept vide. Et aux élections de 2007, le Front Facho arriva au pouvoir, pas de beaucoup, mais hélas ce coup ci, les manifs ne purent rien changer, ils avaient faits trop de conneries tous les politiques, trop mené la barque vers le large, qu’on ne pouvait hélas plus revenir vers la côte. A partir de là tout foira.
Les milices urbaines, les missions de pacifications de la police, les arrestations arbitraires. On commença à chasser l’étranger, et la suite ça fut le citoyen français qui commença à trinquer. Moi j’étais postier, responsable dans un petit bureau de Paris, femme, enfants, une vie normale. Sauf que, sauf que.
J’étais sur les listes noires des RG depuis quelques années, étudiant engagé, syndicaliste, et surtout j’avais été de toujours anti-fasciste. Alors un jour on vint m’arrêter moi, et aussi toute ma famille. Moi j’ai réussi à me tirer avec l’aide de mes anciens amis, mais ma famille a disparu. Et moi donc je suis parti. Fou de douleur, de haine, j’ai pris les armes comme des centaines d’autres, j’ai tué, je me suis découvert une belle qualité de tireur d’élite, j’en ai usé, abusé, j’ai aussi créé mon groupe le Herm535, et en quelques années on est passé à travers de pas mal de coups durs. Et on a botté quelques culs, cassé pas mal de ces fachos, rétablis quelques torts. Et voilà comment on devient un héros de nos jours, pas en écrivant des poèmes, mais en tuant des salauds. Pas en allant à la télé, à la star AC, ou au Loft, mais en prenant les armes et ensuite en restant vivant suffisamment longtemps. Voilà tout. Voilà tout.

Dan avait les larmes aux yeux, toujours dur de revenir sur les pertes des siens, toujours dur de reprendre la joie que l’on avait en soi, et voir qu’il n’y a plus rien, que tout est vide, si vide. Bon il oubliait de dire, que quand même il eut son heure de gloire en Belgique et dans les pays de l’Union Libre Européenne. Quand un de ses acolytes donna a publier un de ses cahiers, ses poèmes d’exil, ses poèmes de larmes. Que ses textes figurèrent treize semaines dans le top des ventes, et que quelques écoles les étudièrent. Une timide heure de gloire, mais pas une de plus, ça n’avait pas bougé les médias dans les pays de l’U.L.E, les mêmes coureurs de spectacle, d’inédits, mais après tout ça, un scoop, un événement chasse l’autre, et on oublie.


à suivre……

Pant.

Une réflexion sur « Europe 2015… »

  1. Un poème d’Aragon… en réponse à ton politique-fiction.
    « La vie aura passé comme un grand château triste que tous les vents traversent
    Les courants d’air claquent les portes et pourtant aucune chambre n’est fermée
    Il s’y assied des inconnus pauvres et las qui sait pourquoi certains armés
    Les herbes ont poussé dans les fossés si bien qu’on ne peut plus baisser la herse… »

Laisser un commentaire